Le discours de Ouagadougou d’Emmanuel Macron

L’intégralité du discours prononcé le mardi 28 novembre 2017 par le président français à l’université Ouaga 1 au Burkina Faso.

Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord exprimer ma profonde reconnaissance au président Kaboré et à Monsieur le Président de l’université et à vous tous, Mesdames, Messieurs, de m’accueillir ici dans votre pays, dans votre région et dans ce lieu où votre présence et vos visages me donnent une vision pleine de promesses d’avenir et qui se construit ici. Merci, Monsieur le Président, de l’accueil qui nous est réservé depuis hier soir dans votre pays, de cette journée que nous allons passer ensemble et de m’avoir permis de m’adresser à vous dans ce cadre.

Je suis également reconnaissant à chacun d’entre vous d’avoir suspendu pour quelques heures la tâche la plus précieuse au monde : la construction de l’avenir que vous osez inventer selon la belle formule d’un de vos compatriotes. « Cet avenir que vous osez inventer », vous l’avez reconnue, c’est une formule de Thomas Sankara à qui je souhaite solennellement rendre hommage.

Alors on m’a dit, ici c’est un amphithéâtre marxiste et panafricain. Donc je me suis dit : « C’est peut-être l’endroit où je dois aller pour m’exprimer. »

« Il ny a plus de politique africaine de la France ! »

Parce que je ne vais pas venir vous dire que nous allons faire un grand discours pour ouvrir une nouvelle page de la relation entre la France et l’Afrique. Ou je ne suis pas venu ici vous dire quelle est la politique africaine de la France comme d’aucuns le prétendent. Parce qu’il n’y a plus de politique africaine de la France !


Il y a une politique que nous pouvons conduire, il y a des amis, il y a des gens avec qui on est d’accord, d’autres non. Mais il y a surtout un continent que nous devons regarder en face. Alors, il n’est jamais aisé, compte tenu de notre histoire partagée pour un président français de venir parler comme cela de l’Afrique, et je n’aurais pas la prétention ici d’exprimer la complexité et la diversité d’un continent de 54 pays.

D’abord parce que ça a quelque chose de terriblement arrogant d’essayer d’expliquer en quelque sorte qu’il y aurait une unité absolue, une homogénéité complète ; 54 pays, avec autant d’histoire, avec plus encore d’ethnies et de langues, avec des relations qui ne sont pas les mêmes à l’égard de la France et un passé, des traumatismes bien souvent différents.

Néanmoins, si je ne veux pas m’improviser historien tout particulièrement dans l’université qui a pris le nom d’un des plus grands historiens du continent [Joseph Ki-Zerbo], je veux m’exprimer ici au pays des hommes intègres parce que je sais qu’on ne parle pas qu’au Burkina Faso, ni même uniquement à l’Afrique de l’Ouest, ni même uniquement en Afrique francophone ; parce que ces barrières qu’on a longtemps mises dans nos représentations, dans nos lectures politiques, dans nos analyses, ce ne sont plus les barrières de l’Afrique d’aujourd’hui, de la vôtre.

Ces barrières entre une Afrique francophone ou une Afrique anglophone, entre une Afrique du Nord et une Afrique subsaharienne, entre une Afrique francophone et lusophone aussi, toutes ces barrières-là sont artificielles, elles ne viennent que plaquer en quelque sorte un passé qui doit passer, des représentations qui ont été, des constructions qui doivent évoluer.

Je parlerais donc ici devant vous de l’Afrique comme d’un continent pluriel, multiple, fort, et comme d’un continent où se joue une partie de notre avenir commun.

Je vous parlerais avec sincérité mais aussi avec une profonde amitié. Je suis comme vous d’une génération qui n’a jamais connu l’Afrique comme un continent colonisé.

Je suis d’une génération dont l’un des plus beaux souvenirs politiques est la victoire de Nelson Mandela et son combat contre l’apartheid, chassé par une solidarité panafricaine allant de l’Alger à Rabat, de Luanda à Conakry. C’est cela l’histoire de notre génération.Lire aussi  Nelson Mandela, un héros africain pétri d’humanité

Aussi je me refuse à toujours revenir sur les mêmes représentations d’hier. Il y a eu des combats, il y a eu des fautes et des crimes, il y a eu des grandes choses et des histoires heureuses. Mais j’ai une conviction profonde, notre responsabilité n’est pas de nous y enferrer, notre responsabilité n’est pas de rester dans ce passé et de vivre l’aventure pleine et entière de cette génération.

Les crimes de la colonisation

Je suis d’une génération de Français pour qui les crimes de la colonisation européenne sont incontestables et font partie de notre histoire. Je me reconnais dans les voix d’Albert Londres et d’André Gide qui ont dénoncé les milliers de morts du Chemin de fer du Congo, et je n’oublie pas que ces voix alors ont été minoritaires en France comme en Europe.

Je suis aussi d’une génération qui a été impressionnée par la détermination de la jeunesse burkinabè à défendre à deux reprises et parfois au prix de sa vie les acquis de la démocratie et de l’Etat de droit.

Je suis d’une génération où on ne vient pas dire à l’Afrique ce qu’elle doit faire, quelles sont les règles de l’Etat de droit mais où partout on encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté et de l’émancipation comme vous l’avez fait ici.

Et je suis d’une génération qui observe, que partout sur le continent africain, la jeunesse africaine réclame avec impatience de participer à la construction du destin de son pays et de la mondialisation. Je suis d’une génération de Français pour qui l’Afrique n’est ni un encombrant passé, ni un voisin parmi d’autres. La France entretient avec l’Afrique un lien historique indéfectible, pétri de souffrance, de déchirements, mais aussi si souvent de fraternité et d’entraide.

L’Afrique est gravée dans la mémoire française, dans la culture, dans l’Histoire, dans l’identité de la France et c’est là une force et une fierté que je veux cultiver, que je veux porter comme un atout de la France, pour la France et pour l’Afrique dans notre rapport au monde.

Je constate qu’il y a un incident technique. Je voudrais juste m’assurer qu’il n’y a pas de troubles qui vont au-delà. Tout va bien ? Que celui qui a pris les étincelles le dise au lieu de se tenir dignement. [coupure de son]

Nous sommes une génération dont les destins [sont] mêlés, qu’on le veuille ou non, parce que nous avons cette Histoire commune mais [aussi] parce que nos parents, nos frères, parfois nos enfants ont fait ce choix d’enjamber les continents et les mers. Et je suis, comme vous, d’une génération convaincue que les diasporas africaines de France sont aussi au cœur de notre ouverture du monde. Et je suis aussi convaincu, comme nombre d’entre vous dans cette salle, que nous ne pouvons simplement nous regarder comme étant à des milliers et des milliers de kilomètres, mais comme étant aussi souvent de sang, d’Histoire et de destins mêlés.

J’entends souvent dire que la force de l’Afrique, c’est sa jeunesse. Quand je vois les chiffres, qu’il s’agisse du Faso comme de toute la région, il est difficile de dire le contraire. Mais permettez-moi de dire que la force de la France, surtout en Europe aujourd’hui, c’est aussi sa jeunesse. Et sa jeunesse, elle est en partie issue de cette Histoire commune. Sa jeunesse, pour partie, elle regarde aussi l’Afrique. Elle nous écoute quand nous parlons d’Afrique parce que nous lui parlons à elle-même. La jeunesse française est aussi pour partie une jeunesse sénégalaise, ivoirienne, guinéenne, burkinabé, nigérienne, malienne ; elle est aussi tout cela. Et donc lorsque je vous parle de vous, je vous parle aussi de moi.

Enfin, je suis d’une génération profondément européenne. D’une génération qui est fortement attachée à son pays mais aussi à ce qu’il peut construire avec les autres. J’en tire la conviction intime que ce n’est pas simplement un dialogue franco-africain que nous devons reconstruire ensemble, mais bien un projet entre nos deux continents, mais bien une relation nouvelle, repensée à la bonne échelle, où l’Union européenne saura parler et construire avec l’Union africaine et avec l’Afrique tout entière. C’est bien à cette échelle que les choses aujourd’hui se jouent.

Continent des crises ou Afrique enchantée?

C’est pour toutes ces raisons que j’ai tenu à être devant vous aujourd’hui, ici au Burkina Faso, et dans ce lieu. Un lieu où on ne peut pas tricher, un lieu qui résume les deux visages de l’Afrique : celui de ses formidables opportunités mais aussi celui de ses difficultés, des épreuves, du combat quotidien que chacun d’entre vous mène avec courage pour forger son propre destin. Je ne serai pas du côté de ceux qui voient dans l’Afrique le continent des crises et de la misère, mais je ne serai pas non plus du côté de ceux qui vantent une Afrique enchantée, une Afrique soudainement parée de toutes les vertus et érigée en modèle.

Je ne serai pas de ceux qui se voilent la face et ignorent la difficulté de votre quotidien. De ceux qui ignorent les grèves, les années blanches, les difficultés d’accéder à des manuels, à une bourse, parfois tout bonnement à une vie simple et heureuse. Je serai du côté de ceux qui portent un regard lucide. Ceux qui considèrent que l’Afrique n’est ni un continent perdu, ni un continent sauvé. Je considère que l’Afrique est tout simplement le continent central, global, incontournable car c’est ici que se télescopent tous les défis contemporains.

C’est en Afrique que se jouera une partie du basculement du monde. Si nous échouons à relever ces défis ensemble, alors l’Afrique tombera dans l’obscurité, c’est possible. Elle régressera, elle reculera. Mais avec elle, l’Europe aura les mêmes difficultés, parce que s’ouvrira une longue période de migration, de misère, des routes de la nécessité et de la douleur plus encore qu’aujourd’hui.

Mais si nous parvenons à relever ensemble ces défis, si nous sommes à la hauteur de ce grand moment de bascule que nous sommes en train de vivre, alors ici se jouera une partie de la croissance du monde. Alors ici, cette jeunesse sera une jeunesse de réussite et de conquête parce qu’il y a tout à conquérir. Alors ce sera une ère de développement, de croissance et d’opportunités nouvelles pour les Africains comme pour toutes celles et ceux qui voudront à leurs côtés mener cette aventure.

Ce grand moment de bascule, c’est celui où en Afrique, nous devons justement relever tous les défis. Le terrorisme qui a frappé deux fois notre capitale mais qui chaque jour, de manière insidieuse, bouscule les équilibres et la stabilité du pays. Le changement climatique qui ravage le Sahel plus que toute autre région dans le monde, qui au lac Tchad, dans toute la bande sahélo-saharienne, bascule des populations entières, plonge dans la pauvreté la plus complète des femmes et des hommes qui vivaient de l’agriculture, de la vente du poisson ou de routes commerciales qui vivaient depuis des siècles et des siècles.

« Votre génération a une responsabilité immense »

La démographie, avec 450 millions de jeunes à insérer sur le marché du travail en Afrique d’ici 2050 ; l’urbanisation puisque l’Afrique sera dans quelques années le continent des mégalopoles ; et enfin la démocratie, combat que vous avez ici mené et gagné et qui reste le combat d’une grande partie de la jeunesse africaine. Surtout, vous connaissez ce qu’aucun autre continent n’a connu, ce qu’aucune autre génération n’a connu : le cumul en même temps de tous ces défis.

Votre génération a une responsabilité immense, celle de devoir le plus rapidement possible relever ces défis tous ensemble. Vous ne pouvez pas simplement gagner le défi du changement climatique en oubliant les autres, vous ne pouvez pas simplement gagner la bataille contre le terrorisme si, dans le même temps, vous ne gagnez pas celui du développement économique et de la stabilité. C’est tout en se [coupure de son]… beaucoup d’autres ont échoué, là où beaucoup d’autres se sont dit : « Ce combat n’est pas pour nous. Nous pouvons en faire l’économie », là où beaucoup d’autres s’étaient habitués.

Si je suis venu m’adresser à vous, c’est que beaucoup de choses résident en vous. Je vous en dois quelques-unes. Vos gouvernants vous en doivent aussi beaucoup, mais c’est en vous que réside une partie de la solution. Dans votre volonté de prendre ce chemin, dans votre force de caractère et votre détermination à réussir ce temps de bascule, dans notre capacité ensemble à relever ce défi. La solution ne viendra pas de l’extérieur, mais elle ne viendra pas non plus du statu quo ou des vieilles habitudes.

Je veux être à vos côtés. Celui qui aidera l’Europe à saisir cette chance, celle d’écouter la jeunesse africaine, d’en tirer le meilleur et de mettre son potentiel au profit de l’ensemble du monde. Et cela commence en venant devant vous, à votre écoute, à l’écoute de toutes les voix. J’irai écouter la jeunesse partout où elle se trouve, partout où elle s’exprime. Cet après-midi ensemble dans une école, demain en Côte d’Ivoire puis après-demain au Ghana sur des terrains de football. J’irai partout écouter ce qui s’exprime, ce qui se dit, ce qui se veut. Mais d’autres m’aideront aussi pour entendre votre message et j’ai tenu à ce qu’ils soient présents à mes côtés aujourd’hui.

Ce sont les membres du Conseil présidentiel pour l’Afrique. Pour l’Afrique car ils seront un lien permanent avec vous comme le sont les organisations que je n’oublie pas, qui œuvrent au quotidien sur le terrain aux côtés des populations. Et présidentiel car votre voix me sera restituée sans filtre, sans intermédiaire, sans concession. C’est ce qu’ils ont commencé à faire il y a quelques jours, lorsque nous avons préparé ensemble ce déplacement.

La France au rendez-vous du développement

Ce sont des jeunes femmes et de jeunes hommes qui ont accepté de prendre sur leur temps pour venir être, en quelque sorte, vos porte-voix, pour venir à la rencontre, pour venir écouter, partager leur expérience. Non pas me dire ce qu’il faudrait me dire ou ce qu’on dit à un président de la République depuis parfois bien longtemps. Non ! Me dire ce qui se dit, ce qui se ressent, ce qui se veut, ce qui est attendu, ce qui est nécessaire. C’est ce qu’ils continueront de faire en veillant au respect des engagements pris devant vous.

Parce que je suis venu pour prendre des engagements et j’en ai déjà pris. J’ai pris l’engagement d’avoir une France au rendez-vous du défi de développement. Beaucoup de ce que je viens de rappeler et de ce que je vais dans un instant détailler ne serait pas possible si la France n’était pas à la hauteur de ce défi et ne décidait pas d’être à la hauteur en termes d’aide publique au développement. Je sais que c’est très attendu. Aussi ai-je pris l’engagement, dès le début de mon mandat, d’atteindre à la fin de celui-ci les 0,55 % du revenu national brut en termes d’aide publique au développement. C’est un engagement ferme, il est exigeant.

Il est exigeant. Il supposera des efforts, nous les ferons. Parce que ces efforts, c’est la contribution française à la réussite de tout un continent, de nombreux pays, parce que c’est une part de notre réussite aussi. Et donc, dans les prochains mois, une stratégie sera détaillée, préparée par le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, qui année après année, expliquera très précisément comment nous y parviendrons avec des engagements financés et avec des financements à la clef.

Mais je ne veux pour autant pas que nous nous arrêtions aux chiffres. L’aide publique au développement, nous savons parfois ce que ça peut dire, ce que cela a pu dire. Un argent qui va trop peu sur le terrain, trop peu justement aux jeunes ou ceux qui en ont le plus besoin. Et donc, cette philosophie qui a été changée il y a plusieurs années en France sous l’autorité de Jean-Michel Severino dont je salue ici la présence, et qui est aujourd’hui portée à la tête de l’AFD, l’Agence Française de Développement par Rémy Rioux, également à mes côtés, c’est cette transformation que nous avons conduite depuis plusieurs années, conduisant à avoir une politique de développement française plus proche du terrain, plus à l’écoute des besoins, travaillant de manière plus délocalisée au contact des besoins.

« Pas de cathédrales à notre gloire »

Nous devons passer une nouvelle étape, franchir encore un nouveau seuil. Je souhaite que nous réfléchissions dans les prochains mois avec vous peut-être à un nouveau nom, à une nouvelle philosophie, à des nouvelles modalités d’action, comme ce que nous avons su faire ensemble il y a quelques semaines au Sahel avec l’Alliance pour le Sahel. C’est-à-dire savoir avoir une aide publique au développement plus spécifique où nous nous mettons ensemble autour de la table, de manière directe, avec les étudiants, avec les ONG, avec les associations, avec les entreprises et où la France, avec ses partenaires africains, se met en situation d’agréger l’aide multilatérale, l’aide d’autres puissances européennes pour être plus efficace.

Non pas pour avoir des cathédrales que nous construisons à notre gloire, non. Pour poursuivre des projets dont les Africains ont besoin. L’Alliance pour le Sahel lancée en juillet dernier, elle associe l’Allemagne, l’Union européenne, la Banque africaine de développement, la Banque mondiale et le PNUD avec l’ensemble des membres du G5 Sahel. Et elle permet de manière beaucoup plus efficace, avec méthode, d’intervenir ainsi sur le terrain.

C’est ce changement de méthode que je proposerai à tous demain au sommet entre l’Europe et l’Afrique à Abidjan. C’est ce changement de méthode que nous avons commencé mais qui doit se poursuivre de manière indispensable, où nous devons être plus efficace, plus au contact des besoins du terrain, en désintermédiant parfois notre organisation et en ayant davantage collectivement une culture de l’évaluation.

Parfois, notre aide publique au développement ne répond pas aux besoins. Elle fait plaisir à des gouvernements français ou africains. C’est une mauvaise méthode. Elle doit être évaluée ; elle doit être évaluée. Si elle est efficace, il faut la poursuivre. Si elle ne l’est pas, il faut la réorienter vers des projets portés sur le terrain et des projets que nous accompagnerons. C’est cette nouvelle philosophie, cette nouvelle volonté qui accompagnera l’engagement ferme en termes de financement pris par la France.

Mesdames et messieurs, chers amis, les mots sont importants parce qu’ils sont le début d’un choix partagé, d’une histoire partagée, d’un imaginaire commun. C’est pourquoi la proposition avec laquelle je viens devant vous, ce n’est pas de décréter seul une nouvelle étape de notre relation, non. C’est avec humilité de vous proposer d’inventer ensemble une amitié. Nous avons tout pour y parvenir. Une histoire, des liens, des aventures familiales, des passions communes avec tout ce qu’elles emportent. Des déchirements, des volontés folles de faire et surtout une amitié pour agir. Car il s’agit bien ensemble de peser sur les grands équilibres du monde de demain.

Crimes contre l’humanité en Libye

C’est cela aujourd’hui ce que, avec vous, je suis venu faire. Proposer d’inventer une amitié pour agir. Et le ciment de l’amitié, c’est de commencer par tout se dire. C’est de ne faire l’impasse sur aucun des périls qui peuvent emporter, de manière irréversible, la stabilité de l’Afrique mais aussi avec elle de l’Europe. C’est de les identifier et chacun de prendre sa part de responsabilité. Le premier péril qui pèse sur chacune de nos consciences, c’est l’atteinte à notre dignité humaine. C’est la responsabilité de dire que les drames qui se déroulent sous nos yeux en Libye sont un crime contre l’humanité.

Elles sont le stade ultime de la tragédie que nous avons laissé prospérer sur ce que j’appelle les routes de la nécessité. Ces routes du Sahel, de la Libye, de la Méditerranée, ultimes car elles nous ramènent au pire désastre de notre histoire partagée : celui de l’esclavagisme, celui de la traite des êtres humains. C’est une histoire complexe, millénaire. Une histoire de l’Afrique avec elle-même et de l’Afrique avec l’Europe. Mais c’est un crime contre l’humanité aujourd’hui sous nos yeux. Il faut le nommer, non pas pour accuser l’autre comme je l’entends parfois. Non pas pour dire : « Le problème est ailleurs. » Non, pour agir avec force, avec vigueur.

Je proposerai demain à Abidjan, lors du sommet rassemblant l’Europe et l’Afrique, aux côtés du président [Alassane] Ouattara et du président [Alpha] Condé, une initiative euro-africaines pour mettre un terme à cette stratégie portée par tous ceux qui veulent notre destruction. La stratégie des terroristes, des trafiquants d’armes et d’êtres humains qui conduisent à la tragédie que nous voyons sous nos yeux. Une initiative qui doit commencer par frapper les organisations criminelles, les réseaux de passeurs qui agissent impunément depuis les centres urbains de la Corne de l’Afrique et de l’Afrique de l’Ouest jusqu’aux côtes européennes.

Je salue, à ce titre, les actions courageuses qui ont déjà été prises par les autorités nigériennes. Je proposerai également que l’Afrique et l’Europe viennent en aide aux populations prises au piège en Libye, en apportant un soutien massif à l’évacuation des personnes en danger. C’est un devoir et c’est le nôtre. D’abord, comme nous l’avons lancé le 28 août dernier à Paris, en ayant une action des pays européens et de l’Union européenne en lien étroit avec l’Union africaine dont je salue sur ce sujet l’engagement, qui consiste au Niger et au Tchad à aller envoyer des missions de l’OFPRA mais aussi de tous les équivalents européens, pour travailler en lien étroit avec le HCR afin d’identifier les femmes et les hommes qui peuvent bénéficier de la protection du droit d’asile. Nous devons, dès là-bas, les protéger et les ramener en Europe.

Nous avons commencé à envoyer les premières missions et je m’engage à ce que la France et l’Europe à ses côtés puissent être à la hauteur de ce défi. Mais dans le même temps, nous devons aussi encourager le travail de l’Organisation internationale des migrations pour travailler avec tous les Etats africains d’origine et aider au retour dans les états d’origine. Nous ne pouvons pas laisser des centaines de milliers d’Africains qui n’ont aucune chance d’obtenir le droit d’asile, qui vont passer parfois des années en Libye prendre tous les risques dans la Méditerranée, courir à ce drame. Il est donc indispensable d’œuvrer pour leur retour et d’aider à cet’égard l’Organisation internationale des migrations.

Lutter contre le terrorisme

La France a commencé à faire ce travail en lien étroit avec les autorités tchadiennes et nigériennes. Je veux ici remercier les présidents [Idriss] Déby et [Mahamadou] Issoufou. Mais face à l’ampleur de la tragédie qui est sous nos yeux, il faut changer d’échelle dans notre mobilisation. Alors que la Libye cherche encore la voix de sa stabilisation, nous ne pouvons laisser les autorités libyennes affronter seules ce défi. Nous avons là l’opportunité, le devoir historique de donner un sens concret au partenariat entre l’Europe et l’Afrique. La France sera au rendez-vous. Je souhaite que l’Europe tout entière le soit.

Le deuxième impératif c’est la lutte contre le terrorisme. Je le dis ici parce que nous avons ce destin tragique en commun ; nos deux pays durant ces dernières années ont été bousculés, frappés meurtris par le terrorisme.

Nos deux pays ont été frappés et meurtris par un terrorisme islamiste qui s’est construit dans la zone irako-syrienne, qui s’est construit aussi aujourd’hui dans la bande sahélo saharienne.

La France a été à vos côtés au rendez-vous, et je salue ici la décision courageuse prise par mon prédécesseur François Hollande lorsqu’il a décidé de manière extrêmement rapide d’intervenir au Mali pour stopper l’avancée des terroristes.

C’était la bonne décision et l’armée française fait partie des rares armées européennes qui a la possibilité d’agir en si peu de temps. Nous l’avons fait parce que la France a toujours été aux côtés de l’Afrique lorsque sa stabilité, lorsque sa vie était en jeu. Comme l’Afrique a toujours été aux côtés de la France lorsqu’il en était de même pour nous ; est cela notre histoire.

Mais aujourd’hui nous continuons à être présents. Au-delà de la présence de la Minusma c’est bien la force Barkhane présente dans la bande sahélo-saharienne, qui assure la stabilité où des milliers de Françaises et de Français que je veux ici saluer et remercier risquent chaque jour leur vie pour lutter contre le terrorisme dans la région, pour protéger vos enfants, pour vous aider et pour gagner cette bataille contre le terrorisme. Je veux ici avec vous les remercier pour leur courage et avoir une pensée pour leur famille et pour les victimes.

Mais vous le savez, l’ambition des jeunes soldats français de Barkhane c’est de permettre à leurs frères d’armes burkinabés, nigériens, maliens, mauritaniens, tchadiens de rejoindre leur poste et de protéger leurs populations. C’est cela ce qu’ils veulent, c’est cela ce que je veux.

Accélérer le G5 Sahel

C’est pour cela que nous avons d’ailleurs lancé ensemble la force G5 Sahel. Ces forces ont pour objectif de coordonner les forces armées des pays membres du G5, de pouvoir agir sur le terrain sur les zones frontalières les plus difficiles et répondre au défi comme celui que vous visez ici au Burkina Faso.

Nous devons accélérer ce travail lancé en juillet dernier. La France a apporté son soutien financier, militaire, notre coopération est exemplaire ; nous avons aussi formé, organisé un état-major maintenant intégré.

Les premières expériences ont été faites avec succès. Je veux aujourd’hui que nous puissions conduire les premières victoires des forces du G5 Sahel. Il est indispensable, dans les prochaines semaines et les prochains mois, que ces forces communes en particulier dans le fuseau qui vous concerne conduisent à terrasser ces terroristes, à mener les premières victoires, elles sont indispensables pour vos armées, pour votre population et pour ce chemin que nous menons ensemble contre le terrorisme.

C’est un fardeau que nous partageons et demain ce sont en effet des organisations régionales plus fortes et plus réactives qui ont vocation à prendre le relais. Je sais que c’est aussi la volonté profonde du président de l’Union africaine Alpha Condé à qui je veux rendre ici hommage et qui n’a jamais ménagé sa peine sur tous les conflits africains pour rendre l’Afrique plus présente dans le règlement de ces conflits.

Mais pour que l’Union africaine soit en effet plus présente et plus crédible encore il faut ces forces régionales militaires crédibles, construites, organisées comme celles que nous sommes en train d’édifier pour le G5.

Et je veux saluer à ce titre la volonté aussi du Rwanda, du Sénégal et d’autres pays africains d’accélérer cette évolution.

C’est le sens de l’histoire. C’est aussi pourquoi je soutiendrai au Conseil de sécurité des Nations Unies l’initiative de l’Union africaine visant à assurer un financement autonome et prévisible aux opérations militaires africaines.

La France poursuivra bien sûr pour accompagner ce travail, les actions de formation que nous menons pour renforcer les capacités sous-régionales.

« Les impasses autour des constitutions africaines »

La troisième menace qui peut miner l’Afrique ce sont les conflits politiques. Les plus optimistes diront que l’Afrique n’a jamais connu aussi peu de conflits entre Etats. Les plus réalistes – parmi lesquels je me compte – observeront que l’Afrique n’a jamais connu autant de conflits internes, autant de blocages, autant d’impasses autour de ces constitutions ou de ces élections.

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