L’Homme et son Histoire

Au 18e siècle, Thierno Souleymane Baal a mené la plus grande révolution du Fouta, connue sous le nom de Révolution torodo. Surnommé le Briseur du mouddo horma (paiement d’une dîme aux maures).


Grand intellectuel et homme d’éthique, il a combattu dans le Fouta la corruption, l’impunité, l’enrichissement illicite et la dévolution monarchique du pouvoir pour asseoir l’audit, la transparence, la déclaration de patrimoine, la reddition des comptes, la compétence, l’efficacité. 

 Thierno Souleymane Baal, meneur de la révolution de 1776, est né à Bodé, dans la région du Toro (actuel département de Podor) vers les années 1720. Issu d’une famille maraboutique, celle de Thierno Aso, le père de Thierno Souleymane Baal était nommé Boubacar Ibrahim et sa mère Maïmouna Oumou Dieng. Il débuta sa formation au sein de sa famille avant de partir en Mauritanie. 

Il séjourna longtemps dans l’école de Cheikh Fadel en Mauritanie et se maria même avec une Maure, mère de son fil Boubacar Souleymane, renseigne le Professeur Mamadou Youri Sall dans son article Les recommandations de Ceerno Sileymane Baal, fondateur de l’Almaamiyat (1770-1880). A son retour, il ira approfondir ses connaissances à l’école supérieure de Pire à l’instar de plusieurs de ses amis qui ont suivi Amar Fall au Cayor. 


L’étape de Pire sera suivie par un séjour au Fouta Jallon, où Karamoko Alfa avait déjà fini de lancer sa révolution. Dans son ouvrage publié en 2004, et intitulé La première hégémonie peule, Le Fouta Tooro de Koli Tengella à Almaami Abdoul, Oumar Kane décrit Thierno Souleymane Baal : «Physiquement il était de haute taille, d’un noir d’ébène, très corpulent avec un nez épaté, partiellement rongé par la maladie.» Outre ces traits physiques, M. Kane brosse dans ce même ouvrage quelques points de caractère de l’Almamy du Fouta. 

«Eloquent, doté d’une voix très claire» et surtout «d’un courage qui frisait la témérité», Thierno Souleymane Ball a su, grâce à son intelligence, rallier à sa cause plusieurs chefs traditionnels, de même que des guerriers (sebbe) sur qui reposait la puissance des Satigis (rois du Fouta). Son humilité, sa piété et son intégrité lui ont permis de s’ériger en leader, d’affranchir son Peuple et d’asseoir dans tout le Fouta une théologie connue sous le nom de l’Almamiyya. 


Né dans un contexte où les habitants du Fouta payaient un lourd tribut devant l’hégémonie des Maures, Thierno Souleymane Baal sera le briseur de cette longue tradition. Les luttes intestines qui opposaient les princes deniyankés, prétendants au trône, rendaient instable et précaire le régime. Perpétuellement agressés par les Maures, ils vivaient au Fouta de façon infernale. «Chaque clan régnant s’alliait à une fraction de Maures pour se renforcer. Des étrangers s’arrogeaient ainsi le droit de s’immiscer dans les affaires intérieures du Fouta, réclamant le versement d’importants tributs, en plus du mouddo horma, un autre tribut en mil que chaque famille devait verser», rapporte-t-on. 

A la tête de 12 érudits dont Abdel Kader Kane, Thierno Souleymane a libéré le Fouta en 1776 d’un triple joug, à savoir la tyrannie de la dynastie des Deniyankobés qui a duré pendant plus de deux siècles, la domination des Maures qui avaient imposé au Fouta l’acquittement d’un tribut annuel (mouddo horma) équivalant, selon Alla Kane, à 5kg d’or et l’esclavage. Dans un article portant sur Cheikh Ahmadou Bamba Khadimou Rassoul et Thierno Souley­mane Baal, Alla Kane identifie  «deux très grandes personnalités qui ont fortement marqué l’histoire du Sénégal, et qui ont été d’un apport inestimable dans le cours de son évolution historique…» 
 

La bravoure de Thierno Souleymane Baal est plusieurs fois illustrée dans la tradition, où l’on rapporte comment il s’est adressé aux Maures venus collecter leur tribut à Njafaan (lieu de collecte du mouddo horma : la dîme). «Vous êtes des chefs et vous êtes riches. Quelles sont donc les raisons pour lesquelles vous percevez cette dîme ? Vous n’avez aucune qualité pour percevoir la dîme destinée à ceux qui sont cités dans le verset coranique», leur dit-il. Ces derniers qui le prirent pour un bavard et impertinent lui rétorquent : «Nous percevons la dîme bien avant ta naissance.» 


A ces mots, Souleymane Baal répond : «Advienne que pourra ! Peuple du Fouta, jamais plus tribut ne sera levé ici.» Il jura au nom d’Allah, puis chargea le chef maure. Depuis, on lui colla le surnom de Briseur de mouddo horma. 

LES DIX COMMANDEMENTS DE THIERNO

 

1 – Le Fouta est un et indivisible, le fleuve n’est pas une frontière, car c’est la même population peule qui habite sur les deux rives. Il va de Dagana à Njorol, de Hayré Ngal au Ferlo ; 

2 – L’égalité de tous devant la justice ; 

3 – Les chefs de village et de province, assisté des qaadis, connaîtront les affaires locales, conformément aux prescriptions islamiques, 

4 – Les conflits entre les collectivités voisines sont soumis à l’arbitrage de l’Almamy qui prononce le jugement ou indique la marche à suivre pour régler le différend ; 


5 – Tout individu a droit d’appel auprès de l’Almamy s’il se sent lésé par un chef ou par un jugement ; 

6 – L’impôt, le produit des amendes et tous les revenus doivent être utilisés à des actions d’intérêt général ; 

7 – L’Almamy responsable de la défense peut requérir les services de tous les hommes valides à cette fin ; 

8 – Orphelins, enfants et vieillards doivent être protégés ; 

9 – Le titre royal de Satigi est banni, le nouveau chef portera désormais le titre d’Almamy ; 

10- L’Almamy doit être désigné par le collège des grands électeurs venant des 6 provinces du Fouta. Cette décision doit être entérinée par le congrès des Foutankobés. Il n’eut malheureusement pas l’occasion de parachever son œuvre. 


Il mourut en 1776, en combattant contre les Maures, menés par Ulad Abdallah dans le Jowol, laissant Abdoul Kader Kane, le premier Almamy du Fouta poursuivre la mission. Miné par des guerres des successions, à l’image des différents  Etats islamique, l’Etat théocratique s’effondra un siècle après.

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