UNE VIE, UN VÉCU : Mamadou DIA, l’homme qui aurait pu tout changer

L‘un des Pères fondateurs de la République du Sénégal dont il sera le président du Conseil pendant les deux premières années qui suivent l’indépendance, Mamadou Dia a consacré toute sa vie au service de son pays. De son vécu, il faudra surtout retenir son statut incontournable de Chef de gouvernement avant l’accession à la souveraineté et son audacieux vœu de mettre le Sénégal sur une voie autre que celle tracée par les anciens colons. Sa mort survenue le 25 janvier 2009, alors qu’il était âgé de 98 ans, met fin à une vie très riche en leçons certes mais le vécu de l’homme sert aujourd’hui de source d’inspiration à toute une jeunesse en quête permanente d’idoles.
Difficile de revisiter, dans un seul article, un siècle de vie d’un homme de la trempe de Mamadou Dia. De lui, la jeunesse retiendrasurtout l’homme qui refusait de verser dans le suivisme de la France aussi bien avant qu’après l’indépendance. Celui que le juge Kéba Mbaye décrivait, dans sa leçon inaugurale à l’Université de Dakar, comme « très Sénégalais », réussira à marquer de son empreinte l’Etat et à influencer la marche de la République dont il a guidé les premiers pas. Mamadou Dia, c’est 100 ans de vie d’un homme particulièrement pieux et doté d’unsens aigu de la justice et de l’équité. Le « Maodo » comme l’appelle-t-on affectueusement aura été le maillon essentiel de ce qui deviendra l’Etat sénégalais. Mais malheureusement, la trajectoire qu’il lui voudra lui coûtera cher et son sort constituera en même temps un frein à l’essor du Sénégal qui était pourtant sur la bonne voie.

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Un enseignant au service de son pays

Né en 1890 à Khombole, Mamadou Dia, à l’instar de l’essentiel de ses congénères intellectuels, va servir son pays en tant qu’enseignant d’abord. En 1927, le jeune Dia intègre l’Ecole normale William Ponty d’où il sortira premier de l’Afrique occidentale française. Ce métier d’enseignant le mènera dans diverses contrées telles que Saint-Louis, Fissel et Fatick où il assume le poste de directeur d’école en 1943. Issu du milieu rural, ce séjour à Fatick va lui permettre de rester en contact avec les réalités socio-économiques des classes paysannes souvent laissées en rade dans les politiques publiques. Mamadou Dia se découvrira ainsi une autre mission : le relèvement du niveau de vie sociale de ces couches rurales.

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L’engagement politique

Entre l’inculcation des valeurs civiques et morales et le désir de les imposer par voie légale et légitime, la transition est vite trouvée. C’est ainsi que Dia va migrer de l’enseignement à la politique. Son élection en tant que conseiller général en 1946 va être le début d’une carrière très riche. Aux côtés de Lamine Guèye d’abord, dans les rangs de la SFIO, puis avec Senghor, Mamadou Dia ne jouera pas les seconds rôles. Des postes de responsabilités sont toujours taillés pour ses épaules, et il les assumera avec toute la rigueur requise.

C’est en leader qu’il participera à la création en 1949 du Bloc démocratique sénégalais (BDS) pour devenir le secrétaire général de ce parti qui s’est choisi Senghor comme président. Il deviendra tour à tour Grand conseiller de l’AOF en 1948, sénateur du Sénégal de 1949 à 1955 et député à l’assemblée nationale en 1956 en tant que colistier de Senghor. Mamadou Dia sera ainsi perçu comme le deuxième homme le plus populaire à côté de Léopold Sédar Senghor plusieurs fois députés. Leur fraternité sera telle que la SFIO de Lamine Guèye en prendra un énorme coup et deviendra minoritaire aussi bien en campagne que dans certaines grandes villes.

Des postes de responsabilités au sein du Conseil

A partir de 1956, la carrière de Dia devient plus intéressante avec son élection, le 23 juin 1956, comme vice-président du Conseil de gouvernement du Sénégal. Au moment où les pays de l’AOF aspirent à l’indépendance, occuper un tel poste est pour Dia l’occasion de défendre ses convictions. Hostile à la colonisation depuis son jeune âge et à la politique assimilationniste de la France, Mamadou Dia prend le général de Gaulle au mot et penche pour l’indépendance. Mais elle ne viendra pas lors de ce référendum de 1958puisque Léopold Sédar Senghor avait lui opté pour le maintien du Sénégal dans la communauté. On retiendra surtout le discours de son ministre de l’intérieur Valdiodio Ndiayele 26 août 1958 et qui a fait dire Charles de Gaulle aux porteurs de pancartes: « s’ils veulent l’indépendance, qu’ils la prennent ».

Quand la fédération du Mali gagne enfin son indépendance le 4 avril 1960, Mamadou Dia devient le président du Conseil. En tant que tel, il résiste à la volonté de Modibo Keita qui cherche de prendre le contrôle de l’instance fédérale en août 1960. Dans la nuit du 20 au 21 août, le Sénégal proclame son indépendance. Mais la courte longévité du Mali ne signifiera pas la cessation de service de Dia en tant que président du Conseil. Il le demeurera malgré cette rupture subite et malencontreuse mais pour la nouvelle République du Sénégal.

Le rejet de l’économie arachidière et les tensions avec Senghor

Avec l’indépendance, le Sénégal se dote d’un régime bicéphale. Léopold Sédar Senghor est Président de la République avec comme mission principale la politique extérieure du pays. Quant à Mamadou Dia, Président du Conseil, il a la charge de la politique intérieure du pays. Ce bicéphalisme va sans doute entrainer des incompréhensions profondes entre les deux leaders surtout sur le plan de l’orientation économique que devrait prendre le pays.

Ayant étudié l’économie, Mamadou Dia établit un plan de développement économique tout en récusant l’économie arachidière imposée par les colons. Dans son discours prononcé le 8 décembre 1962 et intitulé « les politiques de développement et les diverses voies africaines du socialisme », Dia plaide pour une refonte totale du système hérité. Il en appelle à une rupture totale avec ce que la France a légué au Sénégal comme politique dont l’objectif n’est que le maintien du pays dans une dépendance permanente. Cette proposition de Dia ne plaira ni à la France qui voit ses intérêts menacés ni à Senghor, le « très Toubab » pour parler comme le Juge Kéba Mbaye.

La motion de censure et la théorie du coup d’Etat

La sortie de l’économie arachidière n’inquiète pas que les Français ; la classe maraboutique se sent aussi visée par cette annonce. La président Senghor demande ainsi aux députés de déposer une motion de censure. Ces parlementaires qui en voulaient à Dia pour leur avoir demandé de rembourser des crédits contractés et des actions indûment obtenues dans certaines banques, ne se feront pas prier pour enclencher la procédure. Le président Diadécide de contrecarrer l’action des députés en demandant à la gendarmerie de bloquer l’accèsà la salle, le 17 décembre 1962.  C’est finalement à la maison du président de l’Assemblée, Lamine Guèye, que la motion sera votée. Mamadou Dia n’est plus président du Conseil.

Ce coup fatal orchestré contre l’homme de principes qu’il fut sera accompagné par un autre plus grave : l’accusation de tentative de coup d’Etat. Avec ses fidèles collaborateurs tels que Valdiodio Ndiaye, Alioune Tall, Joseph Mbaye, Ibrahima Sarr, Mamadou Dia sera arrêté le 18 décembre. Jugé par la Haute cour de justice, il sera condamné à la prison à perpétuité et emprisonné à la prison de Kédougou. Il passera 12 ans en prison puisqu’il ne sera libéré qu’en 1974.

Les raisons de son influence auprès des jeunes

Cette incarcération qui se révélera injuste pour un motif totalement fallacieux gâchera la vie de Dia mais n’entachera pas sa réputation. Auprès des jeunes d’aujourd’hui, Mamadou Dia bénéficie d’une plus grande aura que celle de ses geôliers. Il est cité en exemple par toute une jeunesse en quête de références. Le vécu de Dia qui aurait pu mettre le Sénégal sur une trajectoire autre que celle indiquée par les anciens Maitres blancs est une source intarissable d’inspiration. Ses deux livres publiés en 2005 et intitulés « Sénégal : radioscopie d’une alternance avortée » et « Echec de l’Alternance au Sénégal et crise du monde libéral » ont été les derniers diagnostics sans complaisance d’un Père fondateur qui voulait pour son pays un avenir autre que celui qu’on lui a imposé.

Disparu il y a 11 ans, la mort de Mamadou Dia le 25 décembre 2009 laisse orpheline toutes celles et tous ceux qui rêvent d’un Etat plus juste et d’une idéologie plus sénégalaise que celles auxquelles on a eu droit depuis l’indépendance. Le « Maodo » est parti, et pourtant il est toujours remémoré et raconté à la postérité de façon enviable. La prison et le coup d’Etat n’ont fait que renforcer sa piété et l’estime de ses aimants. Pour preuve, le Parti PASTEF de l’opposant Ousmane Sonko a baptisé sa permanence « Keur Mamadou Dia ».

Par Ababacar Gaye/SeneNews

kagaye@senenews.com

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